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“Akers - La fin - Le 30/03/2016”

Placé en redressement judiciaire en décembre dernier, le groupe suédois Akers avait annoncé son rachat par un groupe américain dès le lendemain. À deux exceptions près : les sites de Thionville (170 salariés) et de Berlaimont (80 salariés dans le Nord). Mercredi 30 mars, le tribunal de Thionville a refusé les différentes offres de reprise pour les usines françaises et en a prononcé la liquidation pure et simple.

Grilles grandes ouvertes, accueil vide, aucune réponse à l’interphone. Au loin, des “Akers” bleu sur fond blanc qui s’impriment sur le ciel thionvillois. Dans l’usine, de rares voitures çà et là, quelques silhouettes qui errent. Et le silence. Celui qui est tombé sur l’aciérie électrique le mercredi 30 mars, en milieu d’après-midi quand la nouvelle est tombée : la fermeture. Les machines, l’activité et la vie ont immédiatement stoppé net pour ne plus réimprimer leur tempo. La dernière coulée avait eu lieu le mardi 29 mars en fin de journée. Une coulée tristement historique dans cette usine ouverte à la fin du 19e siècle et qui, outre son appartenance au « leader mondial des cylindres de laminoirs », était la dernière usine française de fabrication de cylindres pour les laminoirs.
« Un fleuron de l’industrie française », avait déclaré François Hollande en visite électorale un jour de 2012 alors qu’il briguait la présidentielle en dénonçant les défaites de la droite en la matière.

Volonté vaine
Le site lorrain, comme le site nordiste de Berlaimont, étaient en redressement judiciaire depuis le 3 décembre 2015. Le groupe suédois avait alors, et dès le lendemain, annoncé son rachat par l’américain Ampco-Pittsburgh à l’exception des deux sites français. Restait l’espoir de la reprise, avec plusieurs offres déposées dont celles des directions locales : une offre du directeur de Berlaimont, David Souilah, qui prévoyait le maintien des deux sites avec 60% du personnel et une offre du duo Alain Vermersch et Thérèse Charderet, direction de Thionville, qui prévoyait le maintien du site mosellan avec 116 salariés.
La volonté était là, y compris celle des salariés dont certains étaient prêts à piocher dans leurs économies propres, y compris celle des politiques locaux à l’image de la communauté d’agglomération de Portes de France-Thionville qui annonçait l’exonération des taxes locales pendant deux ans pour le repreneur.
Toute cette volonté n’aura pas suffi : sans soutien des industriels ou des banques, sans chèque à faire valoir devant la chambre commerciale du Tribunal d’instance, les offres de reprise ont été refusées ce 30 mars. Les deux sites français ferment : une liquidation qui entraîne la perte d’emploi pour 250 salariés environ (170 à Thionville et 80 à Berlaimont).

 

Le gâchis


Jeudi 31 mars, la vie a déjà quitté les lieux. Les bâtiments sont ouverts aux quatre vents, les vestiaires ou la salle de repos abandonnés, laissés tels quels. Les portes de casiers entrouvertes, les bleus de travail jetés là, en boule, sans espoir de servir à nouveau. Au mur de la salle de repos, une inscription : “Akers - La fin - Le 30/03/2016”. Derrière, sous l’immense hangar qui accueille l’aciérie, pas un bruit si ce ne sont des gouttes qui tombent  du plafond. Pas âme qui vive. La lumière perce le vide, transforme la noble poussière de l’activité en voile morne. Les lingotières, immenses moules, sont posées là, comme les pierres d’un temple grec qui n’en bougeront pas avant des siècles.

Entre les vitres brisées et les meubles retournés, deux hommes errent, incrédules, avec un sentiment de gâchis incroyable, sentiment relayé par Patrick Abate, sénateur-maire de Talange qui avait tiré la sonnette d’alarme à plus d’une reprise.

Il regrettait aussi le silence d’une région qui préférait parler, encore et encore, du choix de son nom plutôt que des dossiers de fond. Et là encore, on constate que les politiques, même lorsqu’ils s’impliquent, n’ont plus la main face à la finance mondiale.

 

Le silence éternel


Retour dans nos courants d’air : Jacques, 58 ans dont 41 de maison et Fabrice, 35 ans et “seulement” 10 ans qu’il travaille ici, à Akers Thionville. Ils sont là, « la boule au ventre ». Ils n’ont pas le droit d’être là. Qui pour leur reprocher ? Ils sont venus voir et récupérer ce qui pouvait l’être. Jacques est surtout venu jeter un sac-poubelle qu’il avait. Une loyauté presque excessive, lui parle de « respect ». Ces deux-là ne sont pas syndiqués, Jacques l’a bien été, longtemps, avant d’en revenir. Et quand ils ont fait partie de ceux qui ont voulu travailler jusqu’au bout, malgré les tensions que cela pouvait créer, c’est parce qu’ils ont « voulu y croire jusqu’au bout ». Jacques aura probablement droit à la retraite anticipée, « je ne sais pas, dit-il, je ne me suis pas renseigné. Moi, mon but, c’est de travailler », explique-il aux côtés de Fabrice. Pour lui ce sera une autre histoire.
Quel avenir pour les salariés aujourd’hui sur le carreau ? C’est ce qui devra être annoncé, même s’ils croient savoir qu’une enveloppe de 2 millions d’euros était prévue sur l’ensemble du groupe, et qu’elle visait à financer des formations. « Et s’il reste quelque chose, peut-être aurons-nous un petit chèque. Mais ce sera des broutilles », pensent les deux compères tristes.

Autour d’eux, le silence comme seuls en offraient les lundis matin, avant le réveil de l’usine où 20 coulées avaient lieu chaque semaine, pour plus de 1 500 tonnes d’acier. Cette fois, nous sommes un jeudi matin, et l’usine ne se réveillera plus.

 

Par Justine DEMADE PELLORCE • Journaliste de la Semaine • 17/04/2016

http://www.lasemaine.fr/2016/04/13/-akers---la-fin---le-30032016​

Tag(s) : #Actualités, #Akers